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Dette publique Africaine - Un nouvel allègement?

Updated: Sep 22, 2020




En plein milieu de la pandémie COVID-19, les dirigeants d’Afrique subsaharienne animent un nouveau débat sur la dette souveraine publique. La Banque mondiale, le Fonds monétaire international (FMI), le G20, la Banque africaine de développement et tous les créanciers du Club de Paris, ont approuvé un programme d’allégement du service de la dette pour plus de 25 pays d’Afrique subsaharienne a. Pour un continent où la plupart des pays ont des ratios Dette/PIB au-delà du seuil fixé par le FMI et le Programme de coopération monétaire africaine (AMCP) b , l’on a tendance à déduire qu'un allégement peut mettre fin aux problèmes de dette auxquels l'Afrique subsaharienne est confrontée.

Alors que beaucoup pensent qu'il est nécessaire d'alléger les délais de paiement et d'annuler une partie de la dette, en particulier pendant une pandémie, d'autres pays africains ont été réticents à accepter des programmes d'allégement de la dette. À part le Cameroun, la Côte d’Ivoire, l’Éthiopie et le Sénégal, les autres gouvernements de l’Afrique subsaharienne, bien que éligibles à bénéficier de mesures d’allégement de leur dette, n’ont pas accepté le programme d’allégement de la dette ou toute forme de moratoire sur la dette c.

Les initiatives d'allégement de la dette ne sont pas nouvelles en Afrique subsaharienne. En 2005, le G-8 a suspendu 40 milliards de dollars de dette pour de nombreux pays africains d dans le cadre de l'Initiative d'allégement de la dette multilatérale (“MDRI” en anglais). Le MDRI a appelé à «l'annulation de 100% des demandes de trois institutions multilatérales - le FMI, l'Association internationale de développement (IDA) de la Banque mondiale et le Fonds africain de développement (FAD)» pour les pays pauvres alors très endettés (PPTE) e. Pourtant, quinze ans plus tard, les pays qui ont bénéficié d'un allégement de la dette en 2005 sont toujours confrontés aux mêmes problèmes. Quels sont les facteurs récurrents qui conduisent les pays africains dans cette crise de la dette interminable?

Pour lancer notre série sur l'impact de la dette publique dans les pays francophones d'Afrique de l'Ouest, nous avons choisi d'explorer les facteurs induisant une telle crise à laquelle les pays d'Afrique subsaharienne sont confrontés. Cet article se concentrera principalement sur les facteurs relatifs au marché des euro-obligations.

“L'introduction des pays d'Afrique subsaharienne sur le marché des eurobonds a permis aux pays africains de diversifier leur portefeuille de financement mais les a également exposés à de nouveaux risques”

Les coûts d'emprunt

La plupart des pays d'Afrique subsaharienne confrontés à des besoins urgents de capitaux empruntent souvent auprès des agences multilatérales, à d'autres pays comme la Chine et de plus en plus sur les marchés de capitaux grâce à l'utilisation d'euro-obligations. La république des Seychelles a été le premier pays d’Afrique à pénétrer le marché des euro-obligations en 2006; rapidement suivi par le Ghana en 2007 et plus tard par la Tanzanie et la Zambie qui ont été accueillies sur le marché avec une demande écrasante. L'introduction des pays d'Afrique subsaharienne sur le marché des euro-obligations a permis aux pays africains de diversifier leur portefeuille de financement mais les a également exposés à de nouveaux risques et, dans certains cas, à une forte augmentation des coûts d'emprunt.

Le coût d'emprunt est fortement corrélé à l'état de l'économie mondiale. D'après une étude menée par Cytonn Research f , au premier trimestre 2020, les euro-obligations émises par les pays d'Afrique subsaharienne rapportaient en moyenne 6% de plus qu'au quatrième trimestre 2019. En d'autres termes, la pandémie COVID-19 a augmenté le coût d'emprunt en moyenne de 6% en seulement 3 mois. Menée par ses antécédents de défaut, la Zambie a connu le plus grand impact, le taux de ses obligations et l’augmentation de son coût de dette augmentant respectivement de 38% et 20%.

Aussi, affectés par les ralentissements économiques, les pays d'Afrique subsaharienne risquent aussi d’être confrontés à des taux de change élevés ( vu qu’ils listent les eurobonds en devises étrangères), entraînant une augmentation des remboursements de dette en monnaie locale. Certains pays comme le Sénégal ont choisi d'émettre des obligations en euro pour couvrir ce risque de change, l'euro étant indexé au CFA.

Forte dépendance aux matières premières

Selon une étude de Gevorkyan et Kvangraven (2016) g , les facteurs principaux qui influencent le rendement des eurobonds des pays d'Afrique subsaharienne sont les prix des matières premières, l'incertitude des marchés financiers mondiaux et les taux d'intérêt américains. Une autre étude de Presbitero h a également révélé que les pays à faible revenu ont tendance à émettre sur le marché des eurobonds quand les taux d'intérêt américains sont bas et les prix des matières premières sont élevés.

Par conséquent, lorsque les prix des matières premières, en particulier celui du pétrole, baissent; ils affectent aussitôt le coût d'emprunt pour les pays d'Afrique subsaharienne. La principale cause de cette corrélation est la forte dépendance du continent à l’égard des matières premières. Comme exemple de cette dépendance, les récentes découvertes de pétrole et de gaz au Sénégal ont stimulé l'enthousiasme des investisseurs pour les euro-obligations sénégalaises, le pays a émis 1 milliard d'euros d’obligation avec un taux de seulement 4,12% en 2019 i; un coût historiquement bas pour un pays de la région sur le marché obligataire. Cette dépendance vis-à-vis des produits de base n'est pas toujours en faveur des gouvernements d'Afrique subsaharienne puisqu’ils n'ont généralement pas beaucoup de contrôle sur les prix mondiaux de ces produits. Malheureusement, l’Afrique subsaharienne a tendance à se positionner sur les marchés mondiaux en qualité de grossistes en matières premières qui n'influencent pas les prix de ces produits.

D'autres pays comme le Bénin parient cependant sur la performance du PIB et une bonne gestion de la dette pour réduire leurs taux d'intérêt. Ces pays, à savoir ceux qui misent sur les stratégies de croissance du PIB et de gestion de la dette, selon une étude de Senga, Cassimon et Essers j, ont plus de contrôle sur leurs taux d'intérêt sur le marché des eurobonds. Récemment, ces pays ont été les plus réticents à accepter des programmes d’allégement de la dette s’appuyant sur leur gestion de la dette pour emprunter à un faible coût à l’avenir. Le ministre des Finances du Bénin a été le premier ministre des Finances africain à rédiger une tribune s'opposant aux mesures d'allégement de la dette à la suite des retombées économiques du COVID19 en avril 2020, exprimant sa crainte de voir augmenter le coût des emprunts et faire baisser la cote de crédit du Bénin k.

Le Sénégal a vu son coût d'emprunt chuter de 8,5% en 2011 à 5,7% en 2013

Que réserve l'avenir?

S'il n'est pas encore certain que plus de pays opteront pour les mesures d'allégement de la dette, on peut conclure que le choix d'un tel allégement pourrait avoir un impact significatif sur leurs offres d’euro-obligations à l’avenir. Le marché obligataire a été traditionnellement sensible aux encours de prêts, aux notations de crédit, ainsi qu'aux perspectives politiques et économiques des entités emprunteuses. Le Sénégal, par exemple, a vu son coût d'emprunt chuter de 8,5% en 2011 à 5,7% en 2013, le pays ayant fait preuve de stabilité après les élections de 2012. Contrairement au gros allégement de la dette dont certains pays d'Afrique subsaharienne ont bénéficié en 2005 alors qu'ils n'étaient pas encore sur le marché des obligations, il serait surprenant de voir que le climat économique actuel n'influence pas leur coût d'emprunt.

Bien qu'étant un élément important de la crise de la dette que les pays d'Afrique subsaharienne doivent affronter, les euro-obligations ne sont pas les seuls facteurs moteurs de cette crise; dans notre prochain article, nous analyserons d'autres tendances récurrentes à l'origine de cette crise.



References

a - "Why African countries are reluctant to take up COVID-19 debt relief" https://theconversation.com/why-african-countries-are-reluctant-to-take-up-covid-19-debt-relief-140643

b - "Is a debt crisis looming in Africa?"

https://www.brookings.edu/blog/africa-in-focus/2019/04/10/is-a-debt-crisis-looming-in-africa/

c - "Why African countries are reluctant to take up COVID-19 debt relief"

https://theconversation.com/why-african-countries-are-reluctant-to-take-up-covid-19-debt-relief-140643

d - "Industrial countries write off Africa's debt"

https://www.un.org/africarenewal/magazine/october-2005/industrial-countries-write-africas-debt

e - Multilateral Debt Relief Initiative — Questions and Answers

https://www.imf.org/external/np/exr/mdri/eng/index.htm

f - Sub-Saharan Africa (SSA) Eurobonds: Q1’2020 Performance

https://cytonnreport.com/research/sub-saharan-africa-ssa-eurobonds-q1-2020

g - Assessing Recent Determinants of Borrowing Costs in Sub‐Saharan Africa

https://onlinelibrary.wiley.com/doi/abs/10.1111/rode.12195

h - Sovereign bonds in developing countries: Drivers of issuance and spreads

https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S1879933716300483

i - Senegal Plans 2020 Eurobonds as Debt Costs Decline to Record

https://www.bloombergquint.com/business/senegal-plans-2020-eurobonds-as-debt-cost-plummets-to-record-low

j - Sub-Saharan African Eurobond yields: What really matters beyond global factors?

https://reader.elsevier.com/reader/sd/pii/S1879933718300691?token=470196C217B4584D10BB4B927E6E54946824ECE50DB66CC4B3B06E6ACD9A1EEDEFCEED93692AB2C5E690B13935FB1AC8

k - [Tribune] Covid-19 : pourquoi l’allègement de la dette africaine n’est pas la solution

https://www.jeuneafrique.com/933004/economie/tribune-covid-19-pourquoi-lallegement-de-la-dette-africaine-nest-pas-la-solution/

l - Senegal taps bond market for another US$500m

http://country.eiu.com/article.aspxarticleid=1312058715&Country=Senegal&topic=Econom


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